L’éducation à la citoyenneté numérique et le cycle sisyphéen des paniques technologiques
Chaque lundi, Le Devoir vous propose de ralentir en réfléchissant avec lui à un sujet qui colore l’air du temps. Cette semaine, on s’interroge sur l’usage de l’IA, dont la croissance effrénée fait craindre un krach technologique.
Forts de nos échecs passés dans l’éducation de nos élèves à un usage éthique et critique des médias sociaux, ainsi qu’à un emploi sain et citoyen de leurs appareils numériques personnels, voilà que, depuis quelques années, des questionnements surgissent de façon de plus en plus insistante quant à la place de l’intelligence artificielle (IA) dans leur démarche d’apprentissage.
Selon plusieurs, l’IA, ce n’est rien de moins que la fin de l’humanité, et les milieux scolaires sont les derniers remparts civilisationnels. Or, ces inquiétudes ne sont pas nécessairement celles de nos élèves, qui voient bien souvent dans l’IA de belles perspectives, pourvu qu’ils aient accès à une éducation à la citoyenneté numérique de qualité et à des outils numériques sécuritaires. Nous avons cette étrange habitude de critiquer les outils que nous créons, en plus d’accuser un retard flagrant…
Relativisons : les vagues d’inquiétude collective qui surviennent lorsqu’un objet ou un service est perçu comme une menace pour les valeurs et les normes de la société n’ont rien de nouveau. Les paniques morales se succèdent et, sur le plan des paniques technologiques, Amy Orben, professeure à l’Université de Cambridge, nous rappelle qu’elles se succèdent tel un cycle sisyphéen.
Tissu social
Questionnons-nous : et si nous ouvrions la voie à une utilisation critique et éclairée de l’IA, laquelle consoliderait le tissu social grâce à une véritable éducation à la citoyenneté numérique de nos élèves, et ce, dès leur jeune âge ?
Voici une feuille de route qui pourrait nous inspirer à prendre le taureau par les cornes pour amener nos jeunes à utiliser l’IA de façon éthique et légale, de façon à les préparer à leur vie adulte, où ils seront appelés, justement, à utiliser plusieurs outils qui leur sont ironiquement interdits en milieu scolaire !
Primo, on ne peut viser à éduquer les élèves à la citoyenneté numérique sans prioritairement investir dans la formation des professionnels de l’éducation. Tous les jours, la fracture numérique s’élargit entre les professionnels qui se forment ou qui ont été formés et ceux qui négligent de suivre une formation (pour diverses raisons, très certainement valables) ou qui n’ont tout simplement aucun accès à des activités de formation continue dans leur organisation.
La situation est critique : plusieurs enseignants québécois n’ont aucune formation quant à l’utilisation pédagogique de l’IA, et la situation concernant les gestionnaires scolaires est similaire. Le constat est triste, mais, dans les deux cas, nous frôlons souvent l’illectronisme.
Secundo, le milieu de l’éducation au Québec accorde une importance démesurée aux programmes d’enseignement des matières figurant au Régime pédagogique. Ces derniers sont d’ailleurs à ce point chargés qu’il devient difficile de développer d’autres compétences que celles figurant au programme. Certes, il s’agit d’une formation générale, mais on tend à fabriquer des têtes bien pleines plutôt que bien faites.
Ainsi, les compétences transversales, souvent appelées « compétences pour le XXIe siècle », ou même « compétences humaines », sont écartées ou négligées. Pourtant, il est plus que nécessaire de permettre à nos élèves de développer la collaboration, leur empathie, leurs compétences numériques, etc.
D’ailleurs, la Finlande l’a compris, et son programme d’enseignement est centré sur ces compétences autour desquelles gravitent celles développées dans les diverses matières. Ainsi, autant les mathématiques que les langues ou les sciences visent à développer, par exemple, l’entrepreneuriat, les compétences numériques ou le raisonnement métacognitif.
Virage
Tertio, je pense qu’il faut le rappeler, il n’y a pas qu’à l’école qu’on apprend, et celle-ci n’a pas le monopole de la formation. Les parents ont un rôle important à jouer, bien évidemment. Comment les accompagner ou les former à encadrer leur enfant dans sa vie numérique? Je rêve au jour où les écoles piloteront des formations leur étant destinées pour établir une collaboration étroite écoles-familles. Il devient difficile d’envisager une intégration pédagogique de l’IA quand les élèves font leurs devoirs à la maison à l’aide d’un outil d’une aussi grande puissance sans que leurs parents puissent les encadrer de façon étroite et outillée.
En conclusion, les élèves sont profondément ancrés dans le monde (réel ou virtuel) qui les entoure et sont authentiquement curieux. Il convient non seulement de leur donner les outils requis pour découvrir ce monde et interagir avec lui, mais aussi, et surtout, de leur offrir l’éducation nécessaire pour qu’ils puissent le faire de façon sécuritaire, respectueuse et saine.
Et si, au lieu de céder à une autre panique technologique, nous abordions l’IA différemment du téléphone intelligent et des médias sociaux, en reconnaissant qu’elle ne sonnera pas le glas de la connaissance, mais permettra plutôt l’élargissement de celle-ci, en développant chez les élèves des compétences qu’ils pourront réinvestir tout au long de leur vie, dans toutes les sphères de cette dernière ? Sommes-nous prêts à ce virage important et à ce qu’il implique comme collaboration, formation et révision de nos pratiques, tant pédagogiques qu’éducatives ou parentales ?